
Il est 5 heures du matin. Au-dessus du désert, au sud de Tennant Creek, la nuit commence à se dissiper et le ciel vire au gris. Les hommes du chemin de fer sont au travail depuis quatre bonnes heures et ont encore six heures à tenir. Ils mangent et boivent sur place, sachant pertinemment qu’ils ne retrouveront pas l’air conditionné de leur campement avant d’avoir posé leurs 2,2 km de rails quotidiens.
Un train-usine portant plus de 3 000 traverses de béton progresse sur plus d’un kilomètre de voie ferrée qui n’existait pas encore la veille. A l’avant du convoi, une machine dépose les deux longs rubans d’acier trempé. Le métal est étonnamment flexible lorsqu’il descend des glissières et se courbe avant de se poser sur la terre rouge. Les rails seront ensuite soulevés afin de faciliter le positionnement définitif des traverses. Usinés dans les hauts fourneaux de Whyalla, dans le sud de l’Australie, les rails sont acheminés par segments de 27 m jusqu’au campement de Tennant Creek, où ils sont soudés en tronçons de 360 m, prêts à être posés. Vient ensuite un deuxième convoi de 55 wagons qui transporte 3 800 tonnes de pierres concassées destinées à constituer le ballast. Ce train est suivi d’une dameuse, qui tasse la pierraille autour des traverses.
Aujourd’hui, la construction d’une voie ferrée moderne est entièrement mécanisée. Il est bien loin le temps où des équipes d’ouvriers enfonçaient les traverses dans le sol à coups de masse, avant d’y visser les rails. Les techniques modernes ne se contentent pas d’être extraordinairement compliquées ; le projet lui-même implique une logistique exceptionnellement complexe, due à son ampleur et à la situation géographique. « C’est pas compliqué ; c’est juste une question de taille », explique Gary [*Sharpe*], responsable technique chez Trackworth South, la société qui construit la portion sud de la ligne. « C’est moins difficile qu’assurer la maintenance du métro ». Mais construire une voie ferrée qui relie le coeur désertique de l’Australie à ses régions tropicales du Nord revient incroyablement cher. Ces zones sont si reculées que le simple fait de faire venir une photocopieuse coûte 900 dollars australiens [500 euros] en frais de transport. Or tout ce dont les équipes ont besoin doit être acheminé par camion, depuis les toilettes mobiles jusqu’aux équipements sportifs.
Il faut être un homme hors du commun pour travailler sur un tel chantier — il n’y a que des hommes —, et les patrons font tout leur possible pour rendre les choses supportables. « Nous avons une centaine de gars au campement. On fait en sorte qu’ils mangent bien et qu’ils dorment bien, parce qu’ils abattent un sacré boulot », nous a dit Vince [*Ferritto*], le chef de projet. « Il faut surtout les motiver ». Et peu importe si cela signifie faire 200 km pour récupérer la friandise du déjeuner : de la pastèque, livrée par erreur à un autre campement par le camion de ravitaillement. « Ils se mettraient en grève s’ils ne l’avaient pas », explique Gary [*Sharpe*]. « Vous êtes ici pour manger, dormir et profiter de la compagnie des autres, leur lance Vince [*Ferritto*]. La philosophie que j’essaie de faire régner, c’est qu’ils sont dans un lieu hors du commun ».
C’est le moins qu’on puisse dire. Cette voie ferrée qui va coûter 1,4 milliard de dollars australiens [785 millions d’euros] sera la voie de transport la plus longue du pays. Sa construction, votée il y a cent trente ans par le Parlement de l’Etat d’Australie-Méridionale, avait été mentionnée par le premier gouverneur général, John [*Hope*], lors de la séance d’ouverture du premier Parlement fédéral. Il avait expliqué que cette infrastructure était essentielle puisqu’elle allait permettre de relier le Territoire du Nord aux Etats méridionaux, les plus peuplés. Mais le projet a mis très longtemps à se concrétiser ! Un accord a fini par être signé il y a cinq ans. Et AdRail a commencé les travaux l’année dernière.
Plutôt que de démarrer à l’extrémité nord du tracé et de progresser régulièrement vers le sud, on a choisi de commencer par le tronçon reliant Katherine à Tennant Creek. Des usines ont été installées dans les deux villes pour fabriquer les traverses, et les travaux se sont engagés des deux côtés en même temps. Ce tronçon de 642 km a été achevé début janvier, mais il ne représente même pas la moitié des 1 400 km de voie à construire entre Alice Springs et Darwin.
Certains ont choisi de participer à ce projet pour entrer dans l’Histoire car il s’agit du projet de construction le plus ambitieux qui ait jamais été lancé en Australie depuis l’aménagement hydroélectrique des Snowy Mountains. C’est l’équipe de Chris [*Blair*] qui construit la voie ferrée de Tennant Creek à Alice Springs. Responsable du chantier, M. [*Blair*] est, à 53 ans, un homme rude, très posé, portant un short et un chapeau de cow-boy. Il trouve des travaux à réaliser, puis se charge de recruter des hommes qu’il connaît et en qui il a confiance. « Je travaille pour Chris depuis six ou sept ans, affirme Patrick [°Andrews°], un poseur de rails de 48 ans qui vit à Perth, mais vient tout juste de rentrer du Myanmar. Où qu’il aille, il nous trouve du boulot. On le suit partout ». Pour motiver ses hommes, Chris [*Blair*] leur fixe des objectifs à atteindre chaque jour. Ses fonctions sont un peu celles d’un gardien qui désamorce les tensions et fait en sorte que ces hommes, qui sont tous des durs, se comportent bien. « Nous nous efforçons de rendre la situation aussi souple et détendue que possible, ne serait-ce que parce que nous avons encore dix mois à tenir et que nous ne voulons pas recommencer à chercher de la main-d’oeuvre, explique-t-il. Deux gars ont abandonné à cause de l’isolement. Ils avaient hâte de rentrer chez eux retrouver leur femme. A part ça, l’équipe est extrêmement stable ».
Conformément à l’accord sur l’aménagement du territoire passé avec les régions du Nord et du Centre, l’engagement a été pris de former et d’employer un grand nombre d’Aborigènes. Trois cents d’entre eux ont été embauchés pour s’occuper de l’hébergement et faire fonctionner le campement, et quelques autres travaillent sur la voie ferrée. Sur la portion nord de la ligne, quatre Aborigènes de Darwin et de Katherine ont débarqué pour travailler sur le chantier, sans jamais avoir vu de train, raconte Clinton Pearson, un Aborigène de Townsville qui travaille au campement de Buchanan. « Je croyais qu’ils me faisaient marcher, dit-il. Mais c’était la vérité ».
Si le projet a vu son coût grimper de 1,1 milliard de dollars australiens à 1,4 milliard, il n’a connu ni problèmes majeurs, ni blessures graves, ni décès. Le contrôle de qualité est maximal, et des tests sont effectués en permanence. « L’assurance qualité est excellente, souligne M. [*Sharpe*]. Ce chemin de fer est pratiquement parfait au millimètre près, et tout y est entièrement neuf : les rails, les traverses, le savoir-faire ». En un siècle et demi, la construction du chemin de fer australien a évolué pour devenir une science exacte, avec une marge d’erreur ne dépassant pas 3 mm sur des centaines de kilomètres. La voie ferrée est faite pour durer et pour survivre aux assauts de la chaleur et du froid. « Je crois qu’il y a une part de magie là-dessous », confie M. [*Ferritto*].
Mais une partie de l’imagerie romantique liée au train s’est évanouie chemin faisant. Par exemple, la bande-son a disparu. Les joints modernes sont lisses et silencieux, de sorte qu’il n’y a « plus de cliquetis : aujourd’hui, on entend plutôt le souffle du glissement », affirme M. [*Ferritto*].
Pour les passagers, le voyage complet — plus de 3 000 km d’Adélaïde à Darwin, en passant par Alice Springs — constituera l’une des plus belles traversées du pays. Il est certain que la splendeur des paysages surpassera ce que l’on côtoie dans les deux jours de trajet à travers la plaine de Nullarbor. Le prix du billet pourrait atteindre les 1 700 dollars australiens [1 000 euros], et un groupement s’est constitué pour attribuer des tickets prioritaires sur les premiers voyages, début 2004.
Mais le principal objectif de cette nouvelle liaison — et son principal intérêt aussi — sera le fret. Des conteneurs à température contrôlée remplis de produits en provenance du sud de l’Australie (notamment des Etats de Victoria et de Nouvelle-Galles du Sud) seront acheminés sans problème à travers le désert, puis déchargés dans un terminal qui sera construit à Darwin — aux portes de l’Asie. Les habitants des terres septentrionales, qui paient très cher pour faire venir les denrées de base, s’attendent à une baisse du coût de la vie. « La vie ne sera pas aussi bon marché qu’à Melbourne, mais elle sera moins chère qu’aujourd’hui », affirme Claire Martin, le Premier ministre du Territoire du Nord.
Mais le premier avantage sera de voir disparaître les fameux “trains routiers” des routes du Territoire du Nord, car ces camions à trois remorques représentent un véritable danger, notamment pour les nouveaux venus dans le pays, qui n’ont pas l’habitude de se trouver derrière de tels géants et n’osent pas les doubler. « De ce point de vue, le fait d’avoir moins de trains routiers sur nos artères sera un facteur de sécurité, explique Claire [*Martin*]. Mais ils nous manqueront. La première fois que l’on dépasse un train routier, c’est comme passer l’épreuve du feu. Ils font partie intégrante de notre vie ». La semaine dernière, à l’issue d’une cérémonie qui s’est tenue au petit matin pour fêter la jonction des portions de Katherine et de Tennant Creek, près de Buchanan, un train fit vrombir sa motrice. Les habitants de la région sont habitués à voir le jet privé de Kerry [*Packer*] [l’entrepreneur australien le plus riche et principal actionnaire de la chaîne privée australienne Channel Nine] atterrir sur une piste démesurée située à proximité de sa propriété. Mais, dans ces contrées, le bruit d’un train était une nouveauté indiquant, comme cela a toujours été le cas au cours des deux derniers siècles, l’arrivée de la prospérité et du progrès.
« Que c’est bon d’entendre ça ! s’exclama alors Norm [*Fry*], le président de la région du Nord. On n’a jamais entendu de train par ici. C’est une musique entièrement nouvelle ! »
Article publié dans "The Age" (Melbourne)