« Chers passagers, soyez attentifs, gardez vos affaires avec vous... » « Il arrive que l’on vende de faux billets... » « Chers passagers, de tous les moyens de transport, le train est le plus sûr... » Il est 15 heures à la gare Paveletski de Moscou, les voyageurs qui s’apprêtent à prendre le train Moscou-Grozny sont accueillis par un flot de conseils bienveillants. « Pour votre sécurité, des cynologues travaillent avec leurs chiens au contrôle des bagages... », continuent les haut-parleurs de la gare. Sur le quai, on ne voit pourtant guère de cynologues, ni tellement de contrôles, mais une petite foule de familles tchétchènes qui se montrent les dernières emplettes faites à Moscou, T-shirts ou téléphones portables, et s’embrassent avant le départ. Dernier coup de fil passé aux parents restés à Moscou : « Ne vous inquiétez pas ! » Dernière blague : « Ils ne s’inquiètent pas, ils sont contents que tu partes ! »
Interrompue par la guerre, la ligne Moscou-Grozny, 2 030 kilomètres parcourus en quarante-deux heures, a été rouverte en juin 2004 et fonctionne maintenant régulièrement, à raison de deux trains par semaine. Sans incidents majeurs à ce jour, hormis un attentat en juin dernier, qui a sorti le train de ses rails, faisant une quinzaine de blessés légers. Une preuve de plus de la « normalisation » de la Tchétchénie, assure le Kremlin.
Par la fenêtre, ce sont les banlieues HLM de Moscou qui défilent, des tours et des tours de béton, au son d’une musique folklorique tchétchène. Apti, le contrôleur en chef, choisit lui-même les mélodies qui ondulent ensuite dans tout le train : « A 90 %, ce sont des Tchétchènes qui voyagent avec nous, des familles qui sont venues se soigner en Russie, des commerçants... Donc nous mettons surtout de la musique tchétchène, on préfère. » Dans la section « Platzkart », wagon ouvert de 54 couchettes où il va falloir vivre en communauté pendant deux jours et deux nuits, on déballe déjà les poulets, concombres, tomates, jus de fruits et jeux de cartes. Nos voisins sont cinq frères, de 15 à 26 ans, qui trouvent tout de suite un sujet de conversation : « La Mafia italienne ! » |1| « Don Corleone ! s’enthousiasme un des frères, les Italiens, ce sont de fameux mafieux ! » Eux-mêmes racontent qu’ils travaillent à Moscou avec deux autres frères aînés, dans un « business », « illégal bien sûr » ils ne veulent pas en dire plus. Les aînés les ont renvoyés « se reposer » quelques semaines en Tchétchénie.
Dehors, ce sont maintenant les lotissements de nouveaux riches qui s’étendent sur des kilomètres, des villas, des gazons, des châteaux de contes de fées... délicieusement posés au milieu des bouleaux. « Vos papiers ! » Uniformes bleus et mines désagréables, les quatre policiers du train inspectent les Platzkart et contrôlent, à vue de nez, les voyageurs suspects. Ils commencent un examen intense de nos passeports et accréditations de presse, à juste titre puisque théoriquement il est toujours interdit aux journalistes de se rendre librement en Tchétchénie. « Où sont vos autorisations de voyage ? », demande l’un. Son collègue semble plus disposé au compromis : « Vous n’avez pas des cadeaux ? Des cadeaux de France ou d’Italie ? » Au bout de dix minutes de déchiffrage des documents, même sans cadeaux ni autorisations de voyage, les policiers s’éloignent, avec un avertissement lourd de sous-entendus : « ça va être difficile pour vous d’arriver là-bas. Difficile. » On s’attend à être débarquées à la frontière.
Au wagon-restaurant, dans une bonne odeur de bortsch, la soupe ukrainienne aux betteraves, le décor est déjà bien campé et ne changera plus : un Russe et un Tchétchène se partagent une bouteille de vodka cachée sous la table, s’invectivent puis se réconcilient sans cesse, en criant à chaque fois « Allons ! mon père ! » Aslan, employé tchétchène de la ligne Grozny-Moscou depuis bientôt vingt ans, soupire devant ce restaurant à moitié vide et entame à voix haute une longue plainte : « Notre train n’est plus ce qu’il était, confie-t-il. Jadis encore, à l’époque soviétique, on cachait dans les wagons des poissons d’un mètre et demi de long. On transportait jusqu’à six ou sept tonnes de poissons par voyage. Du saumon, de l’esturgeon... Et du caviar ! Aujourd’hui, il y a trop de contrôles. On ne peut plus faire de contrebande. On doit vivre de nos seuls salaires, 1 000 roubles (28 euros) pour moi par aller-retour. » Le nez dans leurs bouteilles, les autres passagers font mine de ne pas entendre ou opinent. Aslan continue, alterne les citations des grands esprits russes, Essenine, Tchekhov, Gogol... et ses griefs envers ce pays où il est contraint de vivre depuis la reconquête militaire de la Tchétchénie en 2000 : « La Russie, pour moi, c’est un pays où tous mes droits de l’homme s’arrêtent à l’instant où je me retrouve face au premier policier venu. » « Qu’est-ce que vous allez faire là-bas ? s’étonne-t-il. Nous, nous voulons tous en partir ! »
Les quatre policiers du train s’installent justement au wagon-restaurant, pour quelques bières. « Qu’est-ce que vous cherchez dans ce train ? s’étonnent-ils aussi. C’est le train le plus calme de Russie ! » Pourquoi le plus calme ? « Les gens, là-bas, on leur en a tellement fait qu’ils sont calmes maintenant », répond l’un des quatre. Mais Sergueï, ce policier russe, a lui aussi ses états d’âme : « La Russie n’est plus qu’un grand marché. La moitié des gens vend, l’autre moitié achète. » A voir sa mine défaite, lui ne se classe pas parmi les acheteurs : « Comme policier, je suis payé 6 000 roubles par mois (171 euros), soupire-t-il. Et si on trouve dans le train des explosifs que je n’ai pas repérés, c’est moi qui irai en prison ! » Tandis que les policiers expliquent que leur train est le plus calme de Russie, ils sont d’ailleurs appelés : deux passagers ivres ont pissé dans un wagon. Les policiers en débarquent un, remis au poste de la station suivante. « Il est bon pour quinze jours d’arrêt, explique Sergueï, de retour au bar. Mais cela n’a rien d’exceptionnel, ça arrive dans tous les trains de Russie. »
Au bout de la première nuit, le train se réveille dans la région de Voronej, connue pour ses « terres noires » particulièrement fertiles. A la station Mitrofanova, le train est pris d’assaut par une colonne de babouchki qui proposent pommes de terre, carottes, betteraves, gousses d’ail... Nina, solide contrôleuse tchétchène, les prend de haut : « Vous savez, chez nous, dans le Sud, les produits sont bien moins chers », et fait baisser le prix d’un seau d’oignons de 30 à 20 roubles (86 à 57 centimes). La cuisinière du train achète tout ce qu’elle peut de pommes de terre et explique : « En Tchétchénie, nos champs ne valent plus rien. Avec toutes les bombes, tous les poisons qu’ils ont jetés sur nos terres, plus rien ne pousse. A Grozny, le kilo de pommes de terre est à 10 roubles (28 centimes), tandis qu’ici elles coûtent 6 roubles (17 centimes). » Plus loin, Aslan, l’employé qui se plaignait d’être empêché de contrebande de poissons, est en train de transvaser tout un carton de petites boîtes blanches, de l’électronique, apparemment.
Dans les « coupés », wagons de luxe où l’on ne dort qu’à deux ou quatre personnes par compartiment, la vie s’est aussi organisée, pas très différente de celle des Platzkart. Lisa, mère tchétchène tout en sourires, fait la dînette pour ses deux fillettes de 7 et 5 ans, à base de cacao en poudre, poulet et concombre. Son mari a disparu en 2002, alors qu’il avait retiré 700 000 dollars de la banque pour une transaction en liquide de sa petite société d’import-export, raconte-t-elle. Sa fille aînée est malade, « traumatisée par la guerre », elle souffre du coeur, de l’appareil digestif, et fait de l’hypertension. Lisa a fait le voyage jusqu’à Moscou pour la montrer à de bons docteurs. « En Tchétchénie, les bons médecins sont partis et les jeunes sont formés n’importe comment, explique-t-elle. A l’hôpital, il n’y a rien : nous devons de toute façon tout payer nous-mêmes, apporter nous-mêmes l’eau, les médicaments, la nourriture... »
Retour au wagon-restaurant, où quatre têtes de voyous jouent avec leurs téléphones portables. « Vous voulez voir quelque chose d’horrible ? », propose l’un. Il tend son portable, sur lequel il a téléchargé une vidéo. Un groupe d’hommes traîne à terre un prisonnier et l’exécute aux cris de « Allah akbar ! Allah akbar ! » « Cela se passe en Irak, précise un des quatre. Là-bas aussi, nos frères musulmans ont été agressés. »
Le troisième jour se lève enfin sur la campagne tchétchène. Dans la nuit, l’entrée en Tchétchénie s’est faite insensiblement, sans contrôle. Les policiers russes du train sont descendus à Minvody, dernière grande ville russe du Caucase, pour être remplacés par une patrouille de quatre Tchétchènes qui visiblement n’en font qu’à leur tête. « J’en réponds personnellement : vous arriverez jusqu’à Grozny ! » nous explique un de ces policiers qui, théoriquement, seraient plutôt chargés de nous arrêter. Pourquoi fait-il alors semblant de servir Moscou dans son uniforme bleu ? « Les circonstances de la Tchétchénie, soupire-t-il. Avant j’étais médecin, puis j’ai dû assurer la sécurité de quelqu’un de ma famille et c’est comme ça que je suis devenu policier. ça fait longtemps que je devrais être un cadavre. »
Par la fenêtre, ce sont maintenant des colonnes de kakis qui défilent, convois de chars, véhicules blindés, camions-citernes... et des soldats enterrés dans des tranchées pour garder la voie ferrée. « Regardez ça, s’énerve Aslan. Est-ce que ça ne ressemble pas à une occupation ? » Akhmed, jeune Tchétchène qui rentre au pays après trois ans d’études de droit à Moscou, semble aussi amer à la vue de sa patrie. « A continuer comme ça, la Russie ne va pas perdre que la Tchétchénie, mais tout le Caucase, prédit-il. Dans n’importe quel pays occidental civilisé, n’importe quels services secrets auraient depuis longtemps remis de l’ordre en Tchétchénie. Mais Moscou préfère laisser le pouvoir à des bandits, il fait tout pour entretenir le chaos. » Le train passe à Khankala, immense camp militaire russe aux portes de Grozny. A l’entrée de la base, quelques misérables échoppes en bois où l’on vend de la bière, des tenues de camouflage et des sacs marqués « Glorieuse Russie ». Le train entre en gare de Grozny, petit bâtiment rénové, tout frais repeint de blanc, sur fond d’immeubles éventrés, en ruines, tout autour.
|1| Reportage effectué avec une collègue du quotidien italien La Stampa.