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« La privatisation n’est pas une vue de l’esprit »

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La mobilisation était forte hier. Les cheminots disent leur colère, mais aussi leur inquiétude sur la suite du mouvement. Paroles de grévistes à Paris gare de Lyon et à Toulouse.

Paris gare de Lyon, hier, 10 heures. Assemblée générale. Une soixantaine de personnes se massent sous l’escalier près des guichets. Ils travaillent essentiellement à la vente et à l’accueil. « On n’est pas très nombreux, dit un représentant CGT. C’est normal, les gens sont restés chez eux. Ils savaient que la mobilisation serait très forte aujourd’hui. »

Toulouse, même heure. Les contrôleurs sont les premiers à se retrouver en AG pour revenir sur le fond des revendications, débattre de la grève qu’ils ont débutée la veille, et des suites à donner au mouvement. « Il y en a assez de nous faire passer pour des retardataires, des imbéciles qui n’ont rien compris, ou des privilégiés », disent d’emblée certains cheminots. Les premières interventions portent la colère contre « ce véritable rouleau compresseur des médias, du ministre et de la direction ». Après avoir rappelé que les cheminots avertissent depuis plus un an leur direction et l’opinion publique sur la privatisation rampante, Éric Ferrer, responsable CGT, compare ce déferlement médiatique à celui précédant le référendum du 29 mai. « Il a raison, approuve Jean-Luc, ils veulent tenter de monter la population contre nous, j’espère qu’ils seront là aussi en échec. »

Debout sur les marches, Fernanda (SUD rail) lance aux grévistes de Paris Sud-Est : « Il y a eu quelques grèves où on s’est senti isolés. Mais, là, quatre fédérations appellent, le préavis est reconductible, et on est touchés sur tout... » Un cégétiste affirme : « Nous sommes à un tournant de notre avenir social et professionnel. La privatisation n’est pas une vue de l’esprit, elle se fait jour après jour. » Il prévient : « Personne ne sera épargné et personne ne se sauvera tout seul. »

La colère des agents est palpable. Julie travaille depuis six ans à l’escale gare de Lyon : « On nous a pris pour des cons. On nous dit qu’il n’y a pas de risque de privatisation. Mais le salon « grand voyageur » et le service d’accompagnement sont privatisés... On peut s’imaginer que, nous aussi, on aura les mêmes problèmes. » Anissa prend la parole : « Aux guichets grandes lignes, on survit seulement grâce aux CDD (contrats à durée déterminée - NDLR). Pour prendre une journée de congé, tu dois prévenir un mois à l’avance, et ils peuvent même te le refuser parce que c’est un samedi, et que le samedi on n’est pas assez nombreux. » La jeune femme lâche : « On n’en peut plus. » Sonia travaille elle aussi à la vente : « Le nettoyage n’est jamais fait. Il y a des crottes de souris dans la cuisine, des cafards. Il y a des puces au guichet. »

Anissa veut changer de poste. « On arrive stressé, on repart stressé. » La fille de cheminot ne partage plus la politique commerciale de la SNCF. En cinq ans, elle l’a vue changer : « Au début, pendant ma formation, on nous expliquait qu’à chaque client qui venait acheter un billet on devait dire : "Vous préférez la première classe ou la seconde ?" Aujourd’hui, on doit demander : "Vous souhaitez voyager en première ?" »

Tout le monde est au bout du rouleau

Au mécontentement général et à la combativité des cheminots se greffent aussi des craintes - de la lucidité, disent quelques-uns - sur les difficultés pour mettre en échec le gouvernement et la direction. « Si on reste seuls, on n’y arrivera pas », s’inquiète un Toulousain. En écho, un agent parisien dit : « Regardez la RTM ou la SNCM, cela n’incite pas à l’optimisme. » Une autre ajoute : « Il faut que les usagers descendent aussi dans la rue, qu’ils comprennent que ce n’est pas que pour nous que nous sommes en grève. » Patrick, à l’escale de la gare de Lyon depuis cinq ans, raconte : « On filtre 2 000 personnes en une demi-heure. Les gens attendent, ils ne sont pas contents. Mais c’est nous qui sommes pris à partie. Les usagers feraient mieux d’aller au ministère des Transports. »

Un contrôleur toulousain compte, lui, sur l’élargissement du mouvement à d’autres branches du public, mais aussi aux salariés du privé : « Tout le monde dans ce pays est au bout du rouleau, mais beaucoup n’osent pas encore lutter, c’est jamais par facilité que les cheminots se mettent en grève, on y laisse chaque fois nos salaires, nous voulons tenir, mais il faut que d’autres s’y mettent. » La reconduction du mouvement de grève occupe pour beaucoup les esprits. « S’ils s’engagent par écrit à ne pas privatiser, n’est-ce pas une garantie suffisante ? » s’interroge un agent. D’autres prennent l’exemple de l’hiver 1995 pour encourager des collègues plus jeunes. « Au début du mouvement, personne ne savait comment on allait s’en sortir, si la grève allait ou non s’élargir. Et pourtant, on y est bien arrivé. »

Ensemble pour la reconduction

Par 71 voix sur 97, les contrôleurs toulousains reconduisent la grève pour 24 heures. Quelques instants plus tard, c’est au tour des conducteurs de se prononcer. Ils sont 113 sur 127 à voter pour la poursuite du débrayage. Ceux du transport et des activités commerciales se sont réunis ensemble. « Chez nous, avec 79 pour sur 79, tout le monde a été déterminé pour reconduire », se félicite Hélène, jeune agent commercial en gare Matabiau.

Même scénario gare de Lyon. À 100 % — moins deux abstentions —, la grève est reconduite. Fernanda dit : « Tout se joue demain, au piquet à 5 h 30. Une majorité d’agents voudra reprendre le travail. Il faudra aller les convaincre. »

Lénaïg Bredoux à Paris gare de Lyon et Alain Raynal à Toulouse gare Matabiau



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