BERLIN CORRESPONDANT

Le passager qui arrivera à Berlin par sa nouvelle gare centrale, inaugurée le vendredi 26 mai, aura une double surprise en descendant du train. L’immensité du lieu, d’abord. Deux niveaux de voies ferrées s’entrecroisent ici, au coeur d’un immense bâtiment de verre et d’acier flanqué de deux immeubles de bureaux. Le vide, ensuite, qui entoure la gare, surgie de terre au milieu du no man’s land de l’ancien mur de Berlin, dont le tracé passait juste de l’autre côté de la Spree, avant de descendre vers la porte de Brandebourg.
Après la Potsdamer Platz, l’Alexanderplatz, le Reichstag et la chancellerie, le dernier grand chantier de Berlin, capitale de l’Allemagne réunifiée, s’achève dans les superlatifs et les querelles. Selon son commanditaire, la Deutsche Bahn (DB), la SNCF allemande, la gare sera à terme "le plus grand carrefour ferroviaire d’Europe". Y feront halte, chaque jour, plus de 310 trains régionaux et 160 trains à longue distance, sur les axes nord-sud (Copenhague-Milan-Rome) et est-ouest (Moscou-Paris).
Quelque 300 000 personnes devraient alors transiter quotidiennement dans cette gare. Des estimations un peu trop optimistes, selon certains élus berlinois. Peu importe, la ville possède désormais "sa" gare centrale, la Lehrter Bahnhof, signée Meinhard von Gerkan, l’un des architectes les plus en vue du pays.
L’inauguration des lieux, en présence de la chancelière Angela Merkel, onze ans après que son mentor, Helmut Kohl, eut donné le premier coup de pioche, aurait pu être une fête sans nuages. Deux hommes en auront décidé autrement. Le premier, Hartmut Mehdorn, le patron de la DB, a fait une telle affaire personnelle de ce chantier qu’il en a changé les règles en cours de route. L’intrusion n’a pas plu au second, l’architecte Meinhard von Gerkan, lequel a porté le dossier devant un tribunal.
Mehdorn a comparé, un jour, la gare à sa chambre à coucher, en soulignant qu’il serait le seul à décider de la tapisserie. Ainsi ordonna-t-il, en 2002, de raccourcir le toit en verre censé couvrir les quais desservant les voies dans le sens est-ouest. Les passagers descendant des premiers et derniers wagons de l’ICE, le TGV allemand, auront intérêt à ouvrir leur parapluie par mauvais temps... Une décision prise, selon le chef de la DB, pour réduire les coûts de construction et écourter la durée du chantier. Celui-ci devait être achevé avant le coup d’envoi de la Coupe du monde de football, que l’Allemagne accueillera à partir du 9 juin.
Puis, en 2004, le chef de la DB raya des plans le toit en verre prévu pour la partie de la gare bâtie en sous-sol, à 15 mètres de profondeur (l’axe nord-sud). Au lieu de l’ornement aérien voulu par l’architecte, les usagers devront se contenter d’un banal toit en béton plat. C’en était trop pour Meinhard von Gerkan, qui attaqua la DB pour atteinte au droit d’auteur. Le procès, entamé à l’automne dernier, reprendra en novembre. En attendant, l’architecte, cofondateur du prolixe bureau GMP (Gerkan, Marg und Partner), a appelé la chancelière à inviter la DB, groupe public, à réparer ses erreurs.
Selon le plaignant, les interventions de Mehdorn auront alourdi l’addition de 40 millions d’euros. Selon la DB, la gare a coûté environ 700 millions.
Beaucoup trop, selon les détracteurs du projet. Ils jugent que Berlin n’avait pas besoin d’une telle infrastructure, alors que la population de la ville n’a jamais augmenté comme certains l’avaient prédit après la réunification, en 1990. La Lehrter Bahnhof s’attire toutefois les commentaires plutôt laudateurs de la presse pour son style futuriste.