GOLMUD (Province du Qinghaï) ENVOYÉ SPÉCIAL

Un dragon de fer danse sur le Toit du monde." Sur le grand portail dressé à la sortie de Golmud, grosse ville du grand Ouest chinois située au pied du haut plateau tibétain, la promesse s’inscrit en grands caractères rouges, exaltant ce motif de fierté nationale : samedi 1er juillet, le président chinois Hu Jintao a inauguré dans la gare de Golmud le premier train s’ébranlant pour Lhassa, capitale de la "Région autonome" du Tibet. L’ancienne patrie du dalaï lama était jusqu’à présent la seule province chinoise à ne pas disposer d’un chemin de fer.
Après avoir coupé le ruban, vanté les " mérites du socialisme" et loué ce "grand miracle dans l’histoire ferroviaire du monde", le chef de l’Etat, qui fut secrétaire du Parti communiste du Tibet entre 1988 et 1992, a regardé s’éloigner le train sans monter à bord. La construction du dernier tronçon de ce "dragon", qui va sinuer sur 1 142 km, franchir 2 647 ponts, s’engouffrer dans 11 tunnels, a représenté une colossale entreprise dont le coût est estimé à près de 3 milliards d’euros.
La Ligne Qing-Zang (Qing pour la province de Qinghaï, où est située Golmud, et Zang pour Xizang, qui signifie Tibet en chinois), court d’abord, dès la sortie de la ville, sur une vaste steppe battue par les vents avant de traverser de larges vallées dans un paysage minéral et grandiose hérissées de montagnes ocre. Une centaine de kilomètres plus au sud, on est déjà à 4 000 mètres d’altitude et le paysage a changé : ici, le train file au pied de la chaîne enneigée des monts Kunlun, cette formidable barrière au-delà de laquelle commence vraiment le haut plateau tibétain.
En cette veille d’inauguration, vendredi, des ouvriers boivent le thé sous leur tente de fortune, près d’un pont. Ils sont ici depuis un mois, chargés de recouvrir la structure métallique de cet ouvrage d’art d’une peinture contre la corrosion. "C’est dur de vivre ici", souffle l’un d’eux, les joues rougies par des hivers de froid. "Mais on est fier d’avoir participé à ce projet."
Plus loin, au pied du Yu Zhufeng, le mont de la Perle de jade (6 198 mètres), le propos est un peu différent chez l’aubergiste d’ethnie hui, une minorité musulmane fortement implantée au Qinghaï, mais aussi au Tibet. " Depuis le mois de mars, quand les premiers trains cargos ont commencé de relier Golmud à Lhassa, le trafic routier est en baisse constante", explique Ma, jeune femme venue s’installer ici il y a deux ans pour monter un petit restaurant de nouilles. " Si ça continue comme ça, je vais partir et fermer la boutique comme l’ont fait avant moi beaucoup d’autres commerçants. " Tout près, le long de l’unique rue type "Far West" du village, des baraques écroulées témoignent de l’impact du train pour ces propriétaires de restaurants "routiers" : anticipant l’impact du chemin de fer sur les affaires, certains d’entre eux ont plié bagages, désossant leurs échoppes, emportant même portes et fenêtres !
Depuis des jours, les médias chinois ont multiplié les reportages pour exalter la vitesse record à laquelle ce projet a été achevé : commencée en 2001, la ligne a été terminée en un peu plus de quatre ans, en octobre 2005, quand le premier test d’un train reliant Golmud à Lhassa a été effectué. Le vice-ministre des chemins de fer, Sun Yongfu, s’est récemment félicité que la construction de cette voie ferrée soit le fruit de "nombreuses innovations" mises au point par les ingénieurs chinois. "Aucun autre pays n’a réussi à faire rouler un train sur des terres gelées aussi élevées", a-t-il ajouté. Le "Qing-Zang" sera le chemin de fer le plus haut du monde, dépassant le célèbre "Lima-Huancayo" du Pérou, construit dans les Andes à la fin du XIXe siècle - avec notamment une main d’oeuvre... chinoise - et qui culmine à environ 4 800 mètres.
Au Tibet, la gare de Tanggula, point le plus élevé du trajet, est située à 5 068 mètres et sur plus de 900 km, l’altitude de la voie dépasse les 4 000 mètres. Le train, propulsé par trois locomotives, dépassera les 100 km/h sur une partie du trajet et devra traverser durant 500 kilomètres des terres gelées toute l’année. Outre les questions de sécurité (amplitude thermique, risque sismique), les Chinois se sont souciés — préoccupation plutôt nouvelle — des questions d’environnement en allouant un budget de 125 millions d’euros à la protection des espèces menacées : ainsi, on a parfois surélevé la voie pour assurer la migration des troupeaux de célèbres antilopes tibétaines.
Mais la motivation principale de cette voie ferroviaire hors du commun n’est pas innocente : il s’agit de désenclaver le Tibet pour en continuer la modernisation mais aussi approfondir sa sinisation. Depuis qu’en 1950 les troupes de l’Armée populaire de libération ont envahi le Tibet, de plus en plus de Chinois d’ethnie han (la majorité de la population) s’y sont implantés. Pouvoir relier désormais Pékin à Lhassa en 48 heures devrait accélérer cette colonisation humaine.
"Ce chemin de fer aura des conséquences désastreuses pour notre peuple alors que Pékin s’efforce d’exploiter notre pays, d’en diluer la culture et d’en déséquilibrer le poids démographique", a récemment accusé Ngawang Woeber, responsable d’une association d’anciens prisonniers politiques tibétains basée à Dharamsala, en Inde. Vendredi, le long de la voie ferrée, à la sortie de Golmud, trois moines tibétains se reposaient sous leurs tentes. L’un d’eux était âgé, les deux autres très jeunes. Ils venaient d’un lointain monastère, bien plus au Nord, et étaient en route pour Lhassa, la ville sainte du bouddhisme tibétain. Adossé à la charrette qui leur permettra, dans plusieurs mois, de gagner le chef-lieu du Toit du monde, l’un d’eux n’a fait qu’un commentaire sur la ligne Qing-Zhang : "Nous, nous allons à Lhassa à pied. Quand on est en pèlerinage, il ne faut pas prendre le train."