D’ORAN
Le soleil luit faiblement au-dessus de la baie d’Alger. A la gare, les passagers embarquent sur le train 1001 en partance pour Oran, à 470 km à l’ouest. Le trajet passe par une région de l’Atlas dont la traversée est dangereuse. Depuis des années, les rebelles islamistes y mènent des opérations. Juste avant le départ, des hommes des services de sécurité fouillent les bagages en quête de bombes et dégagent la voie à 30 membres des unités paramilitaires, bardés de fusils d’assaut et de pistolets-mitrailleurs. Pendant qu’ils prennent position dans les 11 voitures du train, leur officier prend 2 étrangers à part pour faire ce qui ressemble à un véritable briefing de campagne. « Ne quittez pas vos sièges sans un de mes soldats, affirme-t-il, et n’entrez pas dans les trois premières voitures — elles sont vides, au cas où on heurterait une bombe. Si notre gouvernement vous a autorisés à voyager, c’est parce qu’il y a moins de danger. Mais ce n’est pas pour rien que les Algériens ont baptisé ce train le “train de la mort”. »
Ce train met sept heures pour rallier Oran, la deuxième ville du pays, et il a déjà été attaqué au moins vingt-cinq fois, la plupart du temps à l’aide de mines. Des dizaines de passagers ont été tués ; des dizaines d’autres, blessés. Vers le milieu des années 90, l’incapacité des autorités à mettre un terme aux attaques est devenue le symbole de l’extension du chaos. Mais, aujourd’hui, les forces gouvernementales prennent le dessus dans le conflit, et le train 1001 joue un autre rôle : il incarne l’Algérie qui se fraie un chemin pour sortir de l’abîme.
Après avoir circulé à moitié vide pendant des années, il est à nouveau plein et roule des mois d’affilée sans incidents. Preuve de leur assurance toute neuve, les responsables militaires commencent à autoriser les journalistes étrangers à faire le voyage. Cependant, même si la menace a considérablement diminué, peu de passagers semblent aujourd’hui disposés à contempler la mosaïque du passé de leur pays. Tandis que le train se dirige vers la région de la Mitidja, où la voie ferrée grimpe dans la chaîne de l’Atlas et traverse des zones où les rebelles islamistes sont encore actifs, la plupart des voyageurs se taisent. Dans un paysage de vallées encaissées et de torrents impétueux, parmi des vergers d’orangers et de citronniers et des vignobles plantés par les Français, les traces d’anciennes attaques jalonnent les bas-côtés. Sur les carcasses tordues de voitures déchiquetées par les bombes, les rebelles ont laissé des graffitis célébrant leurs actions.
« Le gouvernement est dirigé par des infidèles », peut-on lire. « Le GIA est passé par là ! » Ou encore, plus simplement, « Au nom d’Allah ». Les passagers ne sont pas enclins à parler du conflit à des étrangers, surtout quand les questions les invitent à s’exprimer sur les généraux au pouvoir. « Vous êtes dingue ! Vous voulez que j’aille en prison ? » s’exclame Nasser Benfatma, un homme de 27 ans. Diplômé en architecture, il désespérait de trouver un débouché professionnel dans une économie gravement affaiblie. Il s’est alors tourné vers le trabendo [le commerce informel]. Cette fois, il emporte une valise pleine de vestes en cuir achetées lors d’un voyage à Istanbul. Comme nombre de jeunes Algériens, il affirme que, s’il avait le choix, il émigrerait. « Ecoutez, moi, ce qui m’intéresse, c’est l’Amérique. Vous pouvez m’obtenir un visa ? Sinon, on peut parler de Disneyland, du Coca-Cola, des jeans. Ça me remontera le moral. »
Si l’on se méfie de toute discussion en public sur la politique, on n’hésite pas, en revanche, à condamner les rebelles. Dahman Fenni, le conducteur du train, affirme que, par leur violence, les rebelles ont épuisé leur base de soutien. "Je suis à fond pour la démocratie, déclare-t-il. Tous les gens bien le sont. Ces islamistes, qu’est-ce qu’ils nous offrent ? Ils attaquent les gens chez eux, ils brûlent des écoles, ils font exploser des trains, ils tranchent la gorge des gens. C’est pas la démocratie, et c’est certainement pas l’islam." Beaucoup de passagers de ce train sont issus des milieux populaires, qui ont longtemps représenté le principal appui du Front islamique du salut. Aujourd’hui, aucune forme d’engagement ne recueille leur adhésion. Abdelkader Nedjoum, un voyageur de 68 ans, raconte que la libéralisation de l’économie orchestrée par le gouvernement lui a fait perdre sa place d’ouvrier agricole dans une ferme collective. Comme tant de démunis, il n’a pas pris parti dans le conflit. « Qu’est-ce que je peux savoir de tous ces gens ? » dit-il en parlant des généraux et des rebelles. « Moi, je suis un illettré. Tout ce que je sais, c’est que je soutiendrai celui qui me donnera mon pain quotidien. »