Un jour, Louis Gallois traverse la gare Montparnasse, à laquelle est adossé le siège de la SNCF, et observe que le grand escalator central est en panne. Il signale l’incident. Quelques jours plus tard, l’escalier roulant ne fonctionne toujours pas. Le patron est contrarié, et le fait savoir un peu sèchement. Louis Gallois est ainsi : « Impatient et centralisateur, il peut s’attacher à des détails », reconnaît Guillaume Pépy, directeur général délégué clientèle. « On a besoin d’une certaine impatience à la SNCF, rétorque l’intéressé. C’est vrai que, parfois, je réagis à partir de détails, mais je continuerai. Quand on tire le fil, c’est toujours un dysfonctionnement significatif qu’on finit par trouver. »
Ce patron de gauche, ex-compagnon de route de Jean-Pierre Chevènement au Ceres, « est un des rares dirigeants de grande entreprise publique à ne pas gouverner comme un ministre », estime un ancien collaborateur. A la SNCF, il n’a amené avec lui que sa secrétaire, Eliane Pommereau, « adoptée » voilà treize ans, à l’époque de la Snecma. Pas de directeur de la communication, pas de conseiller particulier, pas de « visiteur du soir » : ce solitaire n’a jamais fonctionné en bande. « Il joue le jeu de la hiérarchie en place », approuvent ses proches. Son organisation est à son image : rigoureuse. Il est vrai que l’agenda du président de la SNCF laisse peu de place à l’improvisation, avec son cortège de manifestations protocolaires, de vœux, d’inaugurations, de visites ministérielles. A 7 h 45, son chauffeur passe le prendre en Safrane à son domicile de Clamart, en banlieue parisienne. Dans la voiture, il commence à travailler, mais aime bien disposer d’une demi-heure de tranquillité en arrivant à son bureau pour s’informer de l’état du trafic, passer des coups de fil urgents et lire les journaux. Important, la presse, quand on dirige une entreprise de 175000 personnes dont les états d’âme concernent tous les Français et la plupart des élus locaux, sans compter un certain nombre de membres du gouvernement.
Tous les lundis se tient le comité exécutif, qui réunit Louis Gallois et les six autres principaux dirigeants. Dès le vendredi, les participants disposent des dossiers correspondant à l’ordre du jour. « Je rencontre individuellement les membres du comité exécutif une fois par semaine », précise Louis Gallois, dont les journées sont préparées par un chef et un directeur de cabinet. Tous les deux ou trois mois, le comité exécutif, qui se tient de 10 heures à 17 heures, se poursuit par un dîner.
Dans une semaine type, le président de la SNCF est susceptible de rencontrer des consultants, de déjeuner avec quelques députés, de participer à un conseil d’administration, de donner une conférence de presse, de rencontrer un homologue européen, et de venir serrer quelques mains au « pot de départ » d’un cheminot. Systématiquement, il consacre une ou deux journées au « terrain ». Le programme, qui commence souvent avant 7 heures, est épuisant. A Belfort, en janvier, Louis Gallois a, dans la même journée, visité l’usine de locomotives Alstom, rencontré des syndicalistes de la SNCF, inspecté la gare, et « fait un saut » à Strasbourg pour y voir d’autres gares et rencontrer des députés européens. Car l’Europe, désormais, imprime sa marque au transport ferroviaire.
Homme de dialogue. Plutôt à l’aise avec les syndicats, Louis Gallois estime avoir avec eux « une relation professionnelle et sans problème ». « C’est quelqu’un avec qui on partage une certaine vision du service public », concède Didier Le Reste, secrétaire général de la fédération CGT-cheminots, qui reconnaît en lui un « homme de dialogue ». Jusqu’à un certain point. La CGT, comme d’autres syndicats, n’a toujours pas digéré le projet Cap clients, qui visait à réorganiser la maison par types d’activités (fret, passagers) et qui a suscité le violent conflit social du printemps 2001. « On cassait les fondements mêmes de l’entreprise publique », estime Didier Le Reste. Certains cheminots ont même cru y voir un prélude à la privatisation. « Il écoute, mais il ne nous a pas suffisamment entendus », juge le patron des cheminots CGT.
Pas question de rouvrir la discussion avant le 21 mars, date où les cheminots éliront leurs représentants syndicaux. Mais Louis Gallois ne cache pas qu’il réfléchit à la façon d’en débattre. « Mon métier, c’est de montrer que la SNCF est une vraie entreprise, qui a son compte d’exploitation, et qui doit faire des bénéfices pour financer son développement », martèle le président.
Louis Gallois, 57 ans, diplômé d’HEC et de l’Ena 1982-1986 : directeur général de l’industrie 1989-1992 : président de la Snecma l 1992-1996 : président d’Aerospatialel Juillet 1996 : nommé à la SNCF, il veut en faire le « service public de référence » en Europe.
Avec un chiffre d’affaires de plus de 20 milliards d’euros, la SNCF est redevenue déficitaire en 2001 (de 200 millions environ). Le trafic passagers s’est accru de 5%, le fret a baissé de 7%. Chaque jour, 12000 trains transportent 2,5millions de passagers.
Louis Gallois est connecté au système informatique Oceido, qui permet de suivre les incidents survenus sur le réseau français. Ce matin-là, des trains de banlieue britanniques subissaient des perturbations, entraînant des retards en série pour les Eurostar, dans le sens Londres-Paris.
Une maquette de l’Airbus A340, souvenir de son passage à Aerospatiale, côtoie celle du TGV Méditerranée, décoré par Christian Lacroix à l’occasion de son lancement en juin 2001.
De son bureau, Louis Gallois a une vue plongeante sur la gare Montparnasse. C’est lui qui a fait construire ce bâtiment, en remplacement de l’ancien siège vieillot de Saint-Lazare, sans accès direct à la gare, où il se sentait « isolé du reste de l’entreprise ».
Elle date de 1906, et c’est un ami personnel de Louis Gallois qui la lui a offerte, peu après sa nomination.
Article paru dans Challenges économiques, n° 172