C’est la banalité même des circonstances qui rend les accidents ferroviaires aussi choquants. On prend sa voiture pour sortir ou pour aller voir des amis. On prend l’avion pour aller à l’étranger ou pour partir en vacances. Mais le train sert aux déplacements quotidiens. Nous l’empruntons pour aller travailler le matin et rentrer à la maison le soir. On n’y prend pas particulièrement de plaisir ; en fait, c’est plutôt un trajet que l’on subit, l’exploit suprême consistant à trouver une place assise et à pouvoir lire un moment.
Au moins, ce moyen de transport est censé être sûr. Les accidents de voiture sont monnaie courante. Et qui a jamais pris l’avion sans penser à l’éventualité d’une bombe posée par un terroriste ou d’un incident mécanique survenant en plein vol ? Mais le train ? Certes, on souffre. Dans une économie avancée comme celle du Royaume-Uni, la contrepartie de cette souffrance devrait être la certitude de ne pas avoir à subir de traumatisme, de blessure ou de mort violente. A moins, bien sûr, de se trouver à 3 km de la gare de Paddington le 5 octobre à 8 h 11. Et le plus horrible, à l’heure où l’on comptait les cadavres, où l’on soignait les blessés et où les wagons calcinés et déchiquetés étaient enlevés de la voie, c’était que tout cela semblait si... normal.
Le fait est que le Royaume-Uni n’a pratiquement pas connu d’accidents dans les années 90, après ces anni horribiles que furent la fin des années 80. En l’espace de seulement trois ans, entre 1987 et 1990, il y eut une succession de catastrophes qui firent des centaines de morts : le drame du stade de Hillsborough, l’incendie de la gare londonienne de King’s Cross, le naufrage du Herald of Free Enterprise, etc.
Cette sinistre série incita notre regretté confrère Peter Jenkins à écrire en 1989 un article intitulé “Britain’s Drift Towards Recurring Disaster” [La dérive de la Grande-Bretagne vers les catastrophes à répétition], dans lequel il décelait un symptôme tiers-mondiste dans ces tragédies britanniques causées par des transports surchargés, des services défaillants, une mauvaise gestion et l’incompétence humaine, ces mêmes facteurs qui peuvent faire sombrer un ferry aux Philippines ou dérailler un train en Inde.
Mais surtout, comme en Inde ou aux Philippines, les accidents survenus au Royaume-Uni avaient quelque chose d’inévitable et donnaient le sentiment qu’on accordait « peu de prix à la vie humaine », pour reprendre les termes de Peter Jenkins.
Au cours de la décennie suivante, on a modernisé les stades et amélioré leur sécurité. Même le métro londonien est plus sûr qu’avant. Mais un relent tiers-mondiste de fatalisme plane toujours sur nos voies ferrées. Bien sûr, les catastrophes ferroviaires se produisent aussi dans d’autres pays développés. Les chemins de fer allemands sont un symbole d’excellence, mais cela n’a pas empêché plus de 100 personnes de mourir en 1998 dans la catastrophe d’Eschede, due à une maintenance insuffisante du matériel roulant. Et je crois me souvenir qu’à l’époque où je travaillais aux Etats-Unis il se passait rarement plus de six mois sans qu’Amtrak [les chemins de fer américains] n’enregistre une grave collision.
Au Royaume-Uni, les choses sont différentes. Ici, on trouve normal que les trains soient sales, bondés et en retard. On accepte avec résignation les défaillances de signalisation, les pannes de matériel roulant et autres excuses mises en avant pour expliquer les annulations. (A supposer, bien sûr, que l’on arrive à comprendre les annonces faites par des haut-parleurs ayant la qualité sonore d’un vieux phono du XIX[^e^] siècle.) La privatisation des chemins de fer remonte à la fin des années 80, mais, dans les faits, rien n’a changé, pas même leur propension aux catastrophes.
Toute personne prenant le train — que ce soit le réseau banlieue ou grandes lignes — en France, en Allemagne ou en Suisse peut constater d’elle-même l’énorme retard du Royaume-Uni par rapport aux pays auxquels elle doit se comparer. Et j’ai acquis la conviction que, malgré ce que l’on nous dit, ce fossé, loin de se combler, continue à se creuser. La différence entre le tiers-monde et nous, c’est que nous disposons des moyens nécessaires pour corriger ce problème. En revanche, nous avons un point commun : l’habitude des promesses officielles sans cesse contredites par les faits.
Extraits d’un article paru dans "The Independent" (Londres)