Il y a deux mois, le gouvernement Raffarin publiait un audit mettant en doute la "pertinence du scénario de triplement ferroviaire d’ici à 2020" et déplorant le manque de "rentabilité" d’un projet fluvial tel que le canal Seine-Nord Europe. Il prônait aussi l’abandon de grands projets comme le Lyon-Turin et "le doublement des axes routiers saturés", proposant une taxe sur les poids lourds.
Dans la nuit de mardi à mercredi, on a grogné dans les rangs des députés quand, à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Équipement et des Transports, Gilles de Robien, a annoncé les projets gouvernementaux en matière d’infrastructures de transports pour la période 2003-2020. Maxime Gremetz, député communiste de la Somme, a déploré qu’Amiens soit la "seule capitale régionale à ne pas être desservie par le TGV", tandis que l’UMP Philippe Douste-Blazy regrettait que Toulouse, la quatrième ville de France, soit "la seule" des grandes métropoles françaises à ne pas être reliée à Paris par le TGV. Rébellion aussi dans les rangs de l’UDF avec un François Bayrou qui a dénoncé l’état d’abandon de la région Aquitaine. Plus de 40 députés ont pris la parole pendant la session de nuit et la majorité d’entre eux a réclamé le développement d’infrastructures touchant leur région. Une préoccupation qui a poussé de nombreux conseils régionaux à une campagne de pub dans la presse nationale.
Le financement étant le nerf de la guerre, le ministre en a évoqué les éventuelles modalités, mais rien de concret sinon que l’argent manque et qu’il faut trouver 25 milliards d’euros pour réaliser les projets prévus d’ici à 2020. Le président UMP de la commission des Affaires économiques veut une redevance d’usage pour les transports routiers. D’autres prônent la privatisation des autoroutes. Pour le PS, " les clefs (du financement) sont à Bercy ". Quant au PCF, il réclame un " grand emprunt européen ". Évoquée aussi l’augmentation de la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers) sur le gazole.
L’environnement était aussi au cour des débats. Le rail transporte aujourd’hui moins de 20 % du volume total de marchandises transportées en France contre 46 % dans les années soixante-dix, et les voies fluviales pas plus de 4 %. La secrétaire d’État au Développement durable, Tokia Saïfi, a rappelé que, l’an dernier, les transports ont contribué à hauteur de 28 % des émissions françaises de gaz à effet de serre (134 % selon France nature environnement de 1990 à 2001), "le transport routier étant responsable pour 31 % des émissions de CO2". Ce qui a permis à Yves Cochet (Verts) de demander que les nouveaux projets soient examinés "selon l’empreinte écologique" et "non comme un agglomérat d’intérêts particuliers".
Le secrétaire d’État aux Transports, Dominique Bussereau, s’est voulu rassurant en affirmant que "le fret ferroviaire doit être une priorité". Son ministre a dénoncé, de son côté, "l’écart persistant et préoccupant entre la route et le rail" et déclaré que "l’idée d’un laisser-faire avec comme conséquence la prédominance de la route et de ses files de camions ininterrompues n’est plus acceptable".
Pourtant, la revanche du rail semble lointaine. À ce propos, le chef du gouvernement espagnol, José Maria Aznar, a écrit à Jacques Chirac pour lui demander de soutenir " le projet de traversée ferroviaire de Pyrénées centrales comme projet prioritaire ". Le tunnel du Vignemale est en effet bloqué par le refus de la France de l’inclure dans la liste du réseau transeuropéen de transport. Les gouvernements d’Aragon et de la région Midi-Pyrénées ont relancé le projet et demandé que la Commission européenne inscrive le projet, avant la fin 2003, au schéma directeur des grandes liaisons européennes.
Prioritaires, selon le ministre, la planification du canal Seine-Nord pour relier l’Île-de-France aux fleuves du nord de l’Europe, la réalisation des grands itinéraires est-ouest et sud-nord et les "liaisons transfrontalières notamment avec l’Espagne et l’Italie". Gilles de Robien a également déclaré que personne ne contestait " le caractère éminemment structurant "du projet de liaison ferroviaire Lyon-Turin qui" sera respecté " mais, a-t-il ajouté, il faut en dire "avec honnêteté son coût exact et son mode de financement". Il a affirmé qu’aucun projet ne serait abandonné mais qu’il faudrait décider des financements. Il s’est également dit convaincu qu’il "fallait poursuivre la liaison Baudrecourt-Strasbourg" du TGV Est, une liaison "éminemment européenne" et il a annoncé que la remise de candidatures à l’appel à concessionnaire pour la liaison Langon-Pau a été "fixée au 18 juin 2003". Suite du débat au Sénat le 3 juin.