C’est avec confiance et détermination que Karel Vinck, patron de la SNCB, aborde la rentrée. Dans un entretien accordé en exclusivité à « La Libre » et à « L’Écho » pour la presse francophone, il balise les enjeux d’une rentrée à haut risque.
La rentrée sera chargée...
En effet. Au niveau de la structure future de la SNCB mise en place pour répondre aux exigences européennes, nous sommes sur le point de constituer les trois sociétés, la SNCB Holding, la filiale chargée de l’exploitation et la filiale chargée de l’infrastructure (Infrabel) : ces trois sociétés devraient voir le jour le 1eroctobre et être opérationnelles au 1erjanvier 2005. Nous avons donc trois mois pour structurer les choses et doter les deux filiales de nouveaux organes de gestion, conseils d’administration et comités de direction. La première phase du plan Move se termine fin 2005. Les syndicats ne voulaient pas conclure un accord social sans connaître la structure définitive de la SNCB, ce que je peux comprendre. Mais nous avons perdu au bout du compte une petite année. Aujourd’hui, on ne peut plus laisser traîner les choses. Il convient d’accélérer le processus : on doit pouvoir tenir l’objectif de boucler le plan Move en 2008. Nous avons actuellement 1400 départs planifiés au-delà des départs naturels. Ce chiffre me satisfait dans le cadre de la réalisation de l’objectif fixé pour fin 2005 : un effectif de 38 000 personnes.
Qui sera aux commandes des deux filiales ?
Il faudra présenter des candidats valables. Dans la phase critique que traverse la SNCB, j’espère que les décisions que nous pourrons prendre -car celles-ci devront faire l’objet d’un dialogue avec le pouvoir politique- seront prises en premier lieu dans l’intérêt de l’entreprise et non en fonction d’autres considérations, politiques ou autres. Et que nous tiendrons compte de l’expérience, de la compétence, de la connaissance des gens qui seront nommés. Vis-à-vis de la population et des 40000 cheminots de la SNCB, ces nominations doivent être crédibles.
Avez-vous des craintes d’une politisation des nominations ?
Non, je n’ai rien entendu de particulier. Le ministre Vande Lanotte s’est déclaré prêt à en parler mais nous ne nous sommes pas encore penchés sur la question.
Et vous êtes candidat pour assumer la direction du holding de tête ?
J’ai un contrat normalement jusqu’à la fin de l’année 2005. On verra. Mais si le monde politique considère que quelqu’un peut mieux remplir cette mission que moi, je n’aurai pas de problème avec cela.
Qu’attendez-vous du gouvernement ?
Le gouvernement doit concrétiser son engagement de reprendre la dette historique de la SNCB (7,4 milliards d’euros). Soyons clairs : sans reprise de la dette, il n’y a pas d’assainissement possible de la SNCB. La reprise de la dette n’est pas un cadeau que l’on fait à la SNCB. C’est une évolution suivie par beaucoup de pays européens au début des années 90 mais pas par la Belgique soucieuse de remplir la norme de Maastricht. On ne fait que résoudre un problème historique que l’on a traîné derrière nous pendant des années. Les trois sociétés nées de la scission de la SNCB garderont encore une dette de 3 milliards d’euros. Je crois que le gouvernement est décidé à reprendre la dette. Avec une contrainte : que la reprise de la dette historique de la SNCB ne débouche pas sur un alourdissement de la dette publique au-delà de 100pc. Le problème sera de savoir si à la fin de cette année-ci ou au début de 2005, on sera dans une situation qui permettra cette reprise. Si ce n’est pas le cas, un plan bis consisterait en un échelonnement de la reprise de la dette de la SNCB mais c’est une opération très complexe. Et ce n’est pas à ce scénario que je donne ma préférence. Ni le gouvernement d’ailleurs.
La rentrée sociale s’annonce chaude. La CGSP vous accuse de vouloir appliquer sur le terrain le plan d’entreprise sans respecter la concertation sociale.
Je ne crois pas que des décisions ont été prises délibérément contre les syndicats. Ce qui s’est passé est propre aux situations de restructuration. Dès que des décisions sont prises au niveau du comité de direction et qu’on les communique au niveau des cadres qui doivent les implémenter, il y a parfois de l’excès de zèle. Cela explique les actions sociales limitées des dernières semaines. J’espère que les syndicats prendront la mesure des enjeux avant d’entamer des actions qui pourraient faire mal et diminuer la crédibilité du chemin de fer auprès du public. Maintenant, je n’exclus pas que des actions locales et limitées aient encore lieu.
Dans le cadre de la négociation qui va s’ouvrir en commission paritaire pour la mise à disposition du personnel, n’avez-vous pas le sentiment d’être à la merci des syndicats ?
La convention de mise à disponibilité du personnel est cruciale : le personnel reste sur le « payroll » du holding qui met à disposition le personnel pour les deux filiales. Cette convention doit être approuvée aux deux tiers au niveau de la commission paritaire. Il est urgent d’obtenir un accord. Si les revendications des syndicats sont acceptables dans le cadre du repositionnement de la SNCB, nous négocierons. Mais si certaines exigences sont inacceptables car contradictoires par rapport à certaines conditions économiques et sociales, alors on s’y opposera. Cela sera une négociation très difficile et où chacun devra prendre ses responsabilités. Avec l’unicité du statut et du dialogue social, la garantie qu’il n’y aura pas de bain de sang social et nos engagements sur le plan de la formation du personnel amené à assumer d’autres tâches, les syndicats doivent se rendre compte que l’entreprise peut faire des efforts mais qu’il y a des limites à ce qu’elle peut assumer.
Plutôt confiant ?
Je ne suis pas angoissé. Le dialogue avec les syndicats est maintenu même si nous avons des divergences sur un tas de problèmes. Depuis deux ans, nous n’avons eu qu’un seul jour de grève ! Les enjeux et les défis de la SNCB sont tellement importants que si les responsables syndicaux ne comprennent pas cela, alors il n’y aura pas d’avenir pour l’entreprise. Mais la SNCB et le gouvernement doivent être conscients du fait qu’on pourra exiger des syndicats qu’ils remplissent leur part du contrat que s’ils respectent eux aussi leurs engagements.
Le patron du rail belge estime que la hausse des tarifs doit contribuer au redressement de l’entreprise. Un message adressé à son ministre, Johan Vande Lanotte.
Comment résoudre le problème structurel de la SNCB, celui du déséquilibre entre les coûts et les recettes ?
La mission qui m’a été confiée et qui avait été acceptée par le gouvernement et par les syndicatsconsistait à assurer un service sûr, de qualité, efficient mais dans le cadre d’un équilibre budgétaire. L’Etat injecte beaucoup d’argent dans le fonctionnement de la SNCB. Sur une base annuelle, plus de 350 millions d’euros sont donnés au titre de dotation d’exploitation pour les voyageurs nationaux, 660 millions pour le maintien et la gestion des infrastructures, plus 500 millions pour les pensions et 750 millions (en 2003) pour les investissements dans les infrastructures et dans le matériel roulant. Tout pris en considération, cela dépasse 2 milliards d’euros. Le gouvernement fait donc un effort énorme, de même que le contribuable. Et il ne serait pas raisonnable de leur demander davantage que ce qui est prévu dans le contrat de gestion.
Et donc...
Si on analyse la situation de la SNCB, je suis persuadé qu’en travaillant uniquement sur les coûts, on n’y arrivera pas. On va faire un effort énorme sur les coûts à l’horizon 2008 mais cela ne sera pas suffisant pour équilibrer les recettes et les coûts. Même en poursuivant notre objectif d’améliorer la productivité de 25pc qui constitue le maximum de ce que l’on peut demander aux syndicats. Est-il dès lors raisonnable et acceptable de songer à des augmentations de tarifs ? Au niveau des tarifs, la SNCB se situe 20 à 25 pc en dessous de ce qui se pratique en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Dès lors, je me pose la question suivante : sommes-nous beaucoup plus pauvres en Belgique que chez nos voisins pour justifier un tel écart ? Je ne dis pas qu’il faut augmenter les tarifs de la SNCB de 20 pc mais que l’on puisse à travers une hausse des tarifs participer au problème d’assainissement de l’entreprise. C’est une question que l’on est en droit de se poser.
Votre ministre de tutelle — Johan Vande Lanotte — n’est pas sensible à ce discours : il a torpillé la hausse de 2,5 pc des tarifs proposée par la SNCB...
Le conseil d’administration m’avait appuyé dans cette demande de majorer les tarifs de 2,5 pc. Et les syndicats y étaient favorables. Le ministre Vande Lanotte ne partage pas mon point de vue car il estime que la combinaison d’une baisse des coûts et d’une augmentation de l’activité sera suffisante pour arriver à un équilibre. Je suis persuadé que tenant compte du trou dans lequel on se trouve, la seule stratégie de la baisse des coûts - qui touchera avant tout le personnel - ne sera pas suffisante. Ou alors il faudra 15 ans avant d’arriver là où on veut arriver. L’augmentation de l’activité est une voie à suivre et on a commencé à le faire. Mais cela ne suffira pas.
Vande Lanotte a insisté sur le coût de la facture électrique en incitant la SNCB à changer de fournisseur...
Il a fait une proposition qui consiste à envisager une alternative à Electrabel. Mais il s’agit d’une alternative à long terme. Il faudra attendre 4 ou 5 ans avant d’avoir des installations de co-génération susceptibles d’approvisionner la SNCB et il faudra vérifier si d’un point de vue technique cette proposition est la meilleure ou s’il y en a d’autres qui répondent mieux aux besoins de la SNCB. Une augmentation des tarifs de 2,5 pc aurait été bienvenue. Dans cette histoire, je ne dis pas que le ministre a tort et que j’ai raison. Il faut arriver à une plate-forme sur laquelle on peut se mettre d’accord pour assainir la situation. Je n’ai pas d’autres objectifs.
A terme, faudra-t-il majorer les tarifs de 20 pc ?
Tenant compte de la manière dont est gérée la SNCB et la structure des coûts envisagée à la fin du plan d’entreprise, je ne pense pas que l’on devra arriver à de tels pourcentages. Mais je pense que c’est tout à fait normal d’envisager certaines augmentations. Il faudra une politique graduelle sur la période du plan d’entreprise et j’ai promis d’envoyer au ministre une étude concernant les augmentations annuelles qu’il conviendrait d’envisager. Les conclusions de cette étude sont attendues à la fin de cette année.
Avec Vande Lanotte, avez-vous le sentiment d’avoir une « belle-mère » sur le dos ?
Je crois que dans les entreprises publiques, on a toujours une belle-mère en la personne du ministre de tutelle. Cela ne me gêne pas. Lorsque l’on regarde les trois grandes entreprises publiques, c’est évidemment pour la SNCB que la contribution du contribuable est la plus conséquente. Il est donc normal que le ministre de tutelle regarde de plus près ce que l’entreprise doit faire. L’autonomie que je revendique est celle qui me permet de réaliser l’objectif qui m’a été assigné. Je considère que personne ni le politique, ni la direction, ni les syndicats n’ont le monopole de la solution pour sortir la SNCB de la crise. On est condamné à trouver une solution qui soit appuyée par les trois parties. Sinon, nous aurons un sérieux problème.