La RATP va-t-elle se payer un ticket pour Lyon ? Le 15 novembre, vingt-six représentants du Sytral, syndicat mixte en charge du transport local, voteront l’attribution pour six ans du transport urbain. Plus gros réseau français après Paris, il dessert 62 villes et 1,3 million d’habitants. Lors d’un « tour de table », jeudi dernier, les membres du bureau du Sytral, élargi pour l’occasion élus du Grand Lyon et du conseil général du Rhône , se sont prononcés, par 12 voix contre 8, pour l’offre formée par Transdev et la régie parisienne de transports, contre l’actuel exploitant, Keolis, filiale de la SNCF. Cela n’a pour l’instant aucune valeur légale. Mais, si cette tendance se confirmait, le tandem RATP-Transdev empocherait un marché au chiffre d’affaires d’un milliard et demi d’euros sur six ans. Et la régie parisienne signerait enfin un coup d’éclat en province, quatre ans après que la loi SRU lui a permis d’aller se battre pour des marchés en dehors de l’Ile-de-France.
Contre-attaque. La date du vote repoussée au 15 novembre après avoir été prévue le 4 novembre laisse toutefois une semaine pour peaufiner les dossiers, qui doivent être envoyés aux élus quinze jours avant le vote. Et, dès hier, Keolis a contre-attaqué en déposant, selon nos informations, une nouvelle offre, inférieure de 10 millions d’euros à celle émise le 8 octobre. Une belle bataille des nerfs, qui met les élus sous tension. Après des fuites dans la presse locale révélant le vote du Sytral, le maire (PS) de Lyon, Gérard Collomb, a enjoint au syndicat mixte de rouvrir les discussions avec les deux groupes, « pour qu’ils améliorent leurs propositions et que les élus puissent se déterminer avec des éléments de différenciation objectifs, pas avec des sentiments ou des impressions ». Cela ne fera pas cesser le lobbying politique, ni taire les rumeurs.
Au grand jeu du « qui soutient qui », le maire de Lyon est soupçonné de porter la casaque de Keolis. Pour des raisons qui tiendraient aussi à des préoccupations lyonno-lyonnaise. Selon l’un des élus du Sytral, la construction d’une deuxième tour à Lyon, près de celle de la Part-Dieu, est notamment liée à l’installation des services régionaux... de la SNCF, qui constitueraient le locataire durable indispensable à la construction de la tour. « Il n’est pas dans les habitudes de Gérard Collomb de lier ces types de dossiers, réplique un membre de son cabinet. On n’est pas dans le bricolage. » Face à l’axe Keolis-Collomb, Anne-Marie Idrac, présidente de la RATP, s’appuierait, selon une source proche de la SNCF, sur Michel Mercier, président UDF du conseil général du Rhône. Pour le reste, les clivages politiques ont volé en éclats. Le président socialiste du Sytral, Bernard Rivalta, s’oppose à Collomb, de même que quelques autres élus de gauche. « Il est assez évident que ce type de marché se jouera avec toutes les armes, économiques et politiques », admet un responsable de la SNCF.
Attelage. La régie parisienne joue dans cette histoire sa « crédibilité à l’export ». En 2002, pour accélérer son développement en province et à l’étranger (la RATP exploite quelques menus marchés à Casablanca ou Athènes), la régie s’est trouvé un allié, Transdev émanation de la vénérable Caisse des dépôts et consignation , déjà nanti d’un réseau de transports urbains en France. Union scellée par des prises de participation croisées.
Las, l’attelage n’a rien trouvé de significatif à se mettre sous la dent, échouant à prendre Toulouse et se contentant de petits contrats en France ou d’un contrat à Düsseldorf, en Allemagne. On reste très loin des objectifs de Jean-Paul Bailly, prédécesseur d’Anne-Marie Idrac, qui donnait cinq ans à la RATP pour réaliser 25 % de son chiffre d’affaires à l’étranger. Loin également des résultats des concurrents français (Keolis, Connex), qui font régulièrement leur marché en dehors des frontières. Or Lyon, avec ses 4 300 agents, ses 1 350 kilomètres de réseaux et une offre de transports complète (bus, tramway, métro, trolleybus, funiculaires, etc.), est la marche idéale pour accéder à la notabilité. « Ça embellirait pas mal un CV », concède-t-on à la RATP. « C’est un peu leur contrat de la dernière chance », persiflent les concurrents, qui assurent que l’union RATP-Transdev ne survivrait pas si elle devait rester stérile.
Enchères. La certitude, c’est que ce combat au couteau profitera aux collectivités locales. « Il s’agit surtout pour les élus de faire monter les enchères », témoigne un compétiteur, affirmant que le Sytral s’était mis en tête d’obtenir une économie de 20 % par rapport au précédent marché. A ce grand jeu du moins-disant, un responsable de la SNCF dit craindre que « la RATP casse la banque ».
De son côté, même si Keolis vient de remettre au pot, le groupe pourrait se voir fixer une limite par son nouvel actionnaire majoritaire. Depuis septembre, le très exigeant fonds d’investissement britannique 3i (par ailleurs actionnaire de Libération) contrôle le groupe à 52,2 %. Le type d’investisseur qui n’a pas forcément vocation à rester longtemps dans le capital, se préoccupe surtout de rentabilité et comprendrait mal que Keolis salue sa venue en écopant d’un marché aux marges limitées. Verdict le 15 novembre. Pour les amateurs, le feuilleton pourrait même durer au-delà. Keolis a prévu, le cas échéant, de jouer les mauvais perdants. Le groupe dit constituer un dossier juridique, accusant Transdev-RATP d’avoir eu des informations théoriquement confidentielles sur l’offre concurrente, afin d’ajuster au plus près la sienne.