Voyage

En voiture... pour les derniers trains de rêve

Voulez-vous mener grand train jusqu’à Venise, Cheverny, Pékin ? Au diable l’avarice : des voitures grand confort, service de luxe et décor rétro, sont en gare.

La trépidation excitante des trains/Nous glisse des désirs dans la moelle des reins. » Ce distique d’Alphonse Allais aurait dû être utilisé comme slogan par la Compagnie des wagons-lits, tant il exprime à merveille ce doux frisson qui nous gagne à la seule idée de voyager à bord d’un train de rêve. Pourtant, en novembre, un communiqué de presse lapidaire calmait les ardeurs des passagers nostalgiques : « La SNCF a décidé de se retirer de l’exploitation du Rialto, le train Paris-Venise, à compter de décembre 2004. » Cette décision confirme une tendance amorcée dans les années 70. Concurrencés par l’avion et les TGV ultra-rapides, les trains de nuit romantiques et les trains de luxe au charme suranné se font rares dans le paysage ferroviaire. Fini, les « crimes de l’Orient-Express » ? Fini, la « prose du Transsibérien » ? Endormie, la « Madone des sleepings » ? Pas si sûr. « Les trains de rêve existent encore ! s’insurge Danielle Papagallo, de la société Artesia, qui commercialise le Rialto. D’ail­leurs, que la SNCF se retire de l’exploitation du Rialto ne signifie pas que celui-ci va disparaître. » Ce serait dommage, en effet. Mais reconnaissons qu’il faut une bonne dose de motivation, ou un portefeuille bien garni, pour s’accrocher à ces convois mythiques. Prenons l’exemple du Rialto, qui part de la gare de Paris-Bercy à 20 heures pour rallier Venise à 8 h 25 le lendemain. Une incursion sur le site de la SNCF (voyages-sncf.com) aura tôt fait de décourager le candidat téméraire en lui imposant une odyssée informatique pour qu’il puisse réserver son escapade italienne. Qu’on en juge : après avoir cliqué sur Réservations, il devra indiquer, au hasard, une heure de départ compatible avec les horai­res d’un train de nuit. Puis, hésitant, il cliquera sur le train partant à 20 h 1. Enfin, s’il veut voyager en voiture-lit, il lui ­faudra cliquer sur Préférences (comment peut-il le deviner ?), et sélectionner la case T2 - terme un rien ésotérique qui signifie cabine à deux lits. Pas de pho­tos, pas de descriptif du service à bord, rien qui puisse lui faire comprendre qu’il va embarquer dans un véritable hôtel roulant. Wagons de grand confort. Il accédera, en effet, au wagon Excelsior, nouvelle voiture dessinée par le designer Giuggiaro, par un salon-bar qui joue le rôle d’un hall de grand hôtel, et sera guidé par le conducteur (steward) vers une cabine intimiste aux tons boisés, comportant des toi­lettes et des douches privatives. Pendant le voyage, le passager pourra dîner dans un - vrai - wagon-restaurant, avec serveur en tenue et nappes blanches, et bénéficiera le lendemain d’un petit déjeuner servi en cabine. Cerise sur le gâteau : une telle esca­pade ne coûte que 280 euros par per­sonne (sans le dîner), soit moins cher que l’avion ! Et ­Ve­nise n’est pas la seule destination, puisque l’on peut aussi, pour le même prix, s’évader vers Rome, avec le Palatino. On peut également s’offrir des excursions vers Vienne, Madrid ou Barcelone. Sans oublier les destinations « franco-françaises », comme Paris-Briançon (pour les sports d’hiver), Paris-Hendaye, ou encore le légendaire Train bleu, qui relie Paris à Nice. Faste et évasions rétro... Gérées par la mythique Compagnie des wagons-lits, ces destinations offrent un confort qui n’a rien à voir avec celui des couchettes : cabines doubles ou single, ste­ward, petit déjeuner, lavabo en cabine... Là encore, la réservation tient du parcours du combat­tant, et ces voitures semblent réservées aux initiés. Pourquoi la SNCF ne met-elle pas davantage ce type de trains en avant ? « Parce qu’elle a longtemps privilégié tout ce qui était rapide et rentable, explique André Papazian, auteur de Trains de légende (éditions Massin). Mais elle a découvert qu’il existait une demande pour les trains rétro, comme l’a montré une étude de marché allemande. » De fait, cette étude, réalisée par la société Actima, révèle qu’un homme d’affaires qui effectue ses voyages en Europe en train de nuit (au lieu de prendre ­l’avion) économise entre 140 et 275 euros par voyage, notamment parce qu’il évite les nuitées d’hôtel ! De quoi inciter la clientèle « affaires » à se tourner vers les trains de nuit pour ses déplacements professionnels... Reste une clientèle qui n’a guère besoin de passer ses notes de frais au scanner pour vivre un voyage hors du temps. Celle qui a les moyens de s’offrir une évasion rétro à bord du Venise-Simplon-Orient-Express ou du Pullman Orient-Express. Le premier, qui relie Londres à Venise en passant par Paris, est une reconstitution du célèbre Orient-Express, et offre à des nostal-giques fortunés le plaisir de revivre la légende, dans un train parfaitement restauré, tel un musée Grévin sur rails. Marqueteries, panneaux du verrier Lalique, décors de René Prou... Ce train transpire le luxe, et attire une clientèle d’esthètes aisés et de riches retraités. ... ou tranche de luxe. Les amateurs qui ne disposent pas des 1 730 euros que coûte le trajet Paris-Venise peuvent s’offrir le Pullman Orient-Express, qui propose des voyages diurnes d’une journée autour de Paris : La Fugue gourmande, La Vie de château ou L’Escapade lyrique (de 300 à 700 euros, dîner compris). Alors, fini, les trains de rêve ? Sans doute pas. Même si les voitures-lits disparaissent peu à peu, quelques passionnés persisteront à les faire vivre. En songeant à la devise de Robert Desnos, qui proclamait : « Si j’aime les trains, c’est sans doute parce qu’ils vont plus vite que les enterrements. » Laurent Calixte « Il n’y a jamais eu de crime dans l’Orient-Express » Trois questions à...Jean-Paul Caracalla, auteur du Goût du voyage, (éditions Flammarion) Les trains font-ils encore rêver ? Oui, bien sûr, mais tout dépend desquels ! Comme j’ai été directeur de la communication du groupe Wagons-Lits, je garde une certaine nostalgie des trains de nuit. J’y suis entré en 1947, et c’était encore le xixe siècle ! Le mobilier était en acajou, les couverts et les verres étaient dessinés dans nos propres bureaux d’études internes... Mon préféré était le Train bleu, qui reliait Paris à Monte-Carlo en passant par Nice. Pendant le Festival de Cannes, on y croisait des stars comme Brigitte Bardot ou Sacha Guitry. C’est au wagon-restaurant qu’on faisait des rencontres intéressantes. Ainsi, un jour, j’ai dîné à la table d’Orson Welles. La SNCF met-elle suffisamment l’accent sur les trains de nuit ? Non, pas vraiment. Elle a récemment supprimé les wagons-lits vers la Belgique, l’Allemagne, Toulouse et Tarbes. Elle s’est désengagée des trains de nuit au début des années 70, quand la Compagnie des wagons-lits a décidé de ne plus investir dans de nouvelles voitures. Y a-t-il eu des « crimes dans l’Orient-Express » ? Non, jamais (rires). Mais un accident dramatique est arrivé pendant l’Occupation. Un brigand en fuite, Carbone, dormait dans sa cabine quand une poutre de fer qui dépassait d’un train arrivant en sens inverse a déchiré le flanc de son convoi. Il a eu la jambe coupée net, et il est décédé quelques heures plus tard. Quatre raisons de prendre ces trains 1- La restauration : les (vrais) wagons-restaurants sont une survivance du passé, en voie de disparition. La cuisine est en général préparée à bord. 2- Le bar : l’occasion de faire des rencontres et de se détendre un peu. 3- Le service : des stewards portent vos valises, et s’occupent des formalités aux frontières (passeports, billets). 4- Les destinations : Venise, Vienne, Barcelone... Voyage et découverte de destinations romantiques sous un autre jour. L’Orient-Express reprend de la vitesse Si la guerre du Golfe fait fuir les clients de l’Orient-Express en 1991, l’année 2003 renoue avec les fastes de la « renaissance » de 1983. Le wagon-couchettes en tête des voitures Le parc des voitures-lits est aujourd’hui sept fois moins dense que celui des voitures-couchettes, et à peine deux fois plus grand que celuides voitures-ambulances...

Article paru dans Challenges n° 220



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