On pouvait s’attendre au pire. Un grand couturier (Christian Lacroix) qui s’inspire d’« un oeuf posé sur une vertèbre » pour relooker l’intérieur du TGV. Une conférence de presse survoltée où des hôtesses en perruque blonde tyrolienne vous obligent à des « speed meetings » rythmés par le jingle SNCF. Un directeur général (Guillaume Pépy) exalté qui insiste pour qu’on l’accompagne aux toilettes : « Vous allez voir, c’est somptueux. Quoi, c’est la première fois qu’un homme vous demande d’aller avec lui aux toilettes ? » Mais la présentation des nouvelles rames du TGV organisée hier lors d’un aller-retour Paris-Le Mans a finalement prouvé que sens de l’humour et audace peuvent être la clé d’un succès industriel. Malgré la prétendue morosité ambiante, malgré « quelques réticences vis-à-vis des couleurs un peu flash de Christian Lacroix » (Pépy), malgré la lourdeur du chantier (350 millions d’euros pour refaire, d’ici à cinq ans, 183 rames TGV, soit la moitié du parc en circulation).
Dès octobre, les voyageurs pourront découvrir les nouvelles rames sur les lignes du TGV Atlantique, puis sur celles du nouveau TGV Est. La différence saute aux yeux : couleurs « flash », donc, pour les sièges, mais joliment harmonisées (prune et orange en seconde, gris et vert pomme en première). Impression d’espace (sol et plafonds clairs) et d’« apesanteur » : les couples de sièges aux formes rondes enveloppantes ne sont reliés qu’à un seul pied central. « Ils flottent dans l’allée », dit Guillaume Pépy.
Mais l’importance du changement se mesure au-delà de l’esthétique. Prenons les étapes d’un voyage en TGV « ancien modèle ». Gymkhana pour parvenir à sa place en enjambant les valises. Elles s’amoncellent dans le couloir, les porte-bagages en hauteur sont pleins à craquer, et personne n’ose utiliser ceux des entrées par crainte de la chourre aux arrêts. Après avoir délogé la personne qui occupait votre place (numéro mal indiqué), on tente un petit somme. Là, il faut choisir entre appuyer sa tête contre la vitre (vibrations + rideau poisseux qui balaie la figure) ou se contenter de l’appuie-tête rebondi probablement sponsorisé par un fabricant de minerves. Alternative au sommeil : l’expédition au bar. Malheureusement, elle coïncide avec un changement d’aiguillage. Il n’y a rien pour s’accrocher, la tentative échoue dans une chute sur un passager tranquillement assis, qui renverse son gobelet mal calé.
Dans le nouveau TGV Lacroix (réalisé en partenariat avec l’entreprise de design ferroviaire MDB et la société Compin pour les sièges), rien de tout ça. Les porte-bagages de l’entrée ont déménagé en milieu de voiture, ceux en hauteur sont élargis et complétés par un deuxième étage pour les vêtements. Les numéros sont indiqués clairement, les rideaux suspects oubliés, remplacés par des stores. Les appuie-tête (un bonheur) sont confortables et ajustables à volonté. Côté allée, des poignées ou « préhenseurs » permettent de se tenir en marchant. Un porte-gobelet stable et indépendant de la tablette tend les bras au voyageur. La poubelle ne le gêne plus : elle est intégrée au pied des sièges qui, autre atout pour la sieste, sont inclinables même en seconde.
La liste des détails destinés à « faciliter la vie » se révèle petit à petit : éclairage doux en « aplats lumineux » et liseuses individuelles, prise de courant à chaque place en première, et regroupées dans un « espace bureau » à l’entrée des voitures de seconde, porte-revues, bande élastique pour accrocher son billet, boîtier de rangement de petits objets, « coin famille » avec tables de jeux... Enfin, en seconde, le nombre de sièges par voiture a été diminué. Résultat : sept centimètres de plus pour allonger ses jambes.
Bref, il n’y a guère que l’habillage extérieur (quasi inchangé) et le bar exigu, sans sièges, embouteillage garanti à l’entrée qui ne convainquent pas. Pour le reste, le couturier adepte d’oeufs et de vertèbres a bien visé. « Le fait d’ignorer au départ les contraintes techniques du train m’a permis d’être plus ambitieux », dit-il. Un seul regret : « Le compartiment des contrôleurs. Je voulais leur mettre du Plexi fuchsia, ça leur aurait donné bonne mine. » Ils ont refusé.